Il y a un peu plus de trois ans, je publiais sur ce même site, une chronique intitulée « Gourous du management : ésotérisme et new age« , dans laquelle je pointais l’inanité de l’approche de Otto Scharmer, professeur au MIT, présentée sous le titre de « Theory U » en pointant notamment sur les références explicites et implicites de l’auteur à l’anthroposophie, à l’ésotérisme et à l’occultisme de Rudolf Steiner. Je concluais en relevant qu’une formation certifiante, un Certificate of Advanced Studies (CAS) en « Bonheur dans les organisations » reposant sur cette approche était délivrée à la Haute Ecole de Gestion de Genève (HEG).
Aujourd’hui cette formation certifiante affirme avoir formé déjà plus d’une centaines de participants et va entamer en 2026 sa sixième édition.
Si je reviens sur ce cas, c’est qu’au fil du temps, j’ai creusé la question (pas beaucoup, tant tout est déjà sous nos yeux…) et je me suis rendu compte que les liens entre cette formation et le mouvement anthroposophique est bien plus profond que la nature spirituelle et idéologique de la Theory U de Scharmer qui lui sert de fondement. Sans compter que loin de n’y enseigner que des « techniques » un peu moisies, on y promeut et réalise des pratiques spirituelles. Le tout dans un établissement académique public…
Un établissement public universitaire aux côtés des Anthroposophes
Sur la page de présentation du CAS, sous l’onglet « partenaires » on trouve tout d’abord le Eurasia Learning Institute (ELI). Selon leur site « l’Eurasia Learning Institute for Happiness and Wellbeing (ELI) est un programme de l’Association Eurasia, une organisation à but non lucratif basée en Suisse, laïque et non politique. ELI propose des programmes expérientiels et des processus collaboratifs liant la transformation intérieure à l’innovation sociale, pour un monde heureux et durable. » Bon tout cela est joli et paraît bien inoffensif, même si le qualificatif de « laïque » fait un peu tousser (voir plus loin)… Lorsque l’on va en bas de bas de la page d’accueil, on trouve la liste des « partenaires, amis et donateurs » (cf capture d’écran ci-dessous).

Et paf ! Le premier partenaire, ami ou donateur est la HEG qui est bien accompagnée… En peu plus loin, on trouve le Presencing Institute, qui est le bras armé de Scharmer et de sa Theory U. Ce qui confirme que cette approche est bien au coeur de la formation de la HEG et pas juste une méthodologie « innovante » lambda.
On passe sur les nombreux partenaires qui promeuvent la méditation ou la compassion, pour relever deux d’entre eux pour le moins problématiques. Le premier est une association allemande ouvertement anthroposophe Anthropoi qui se décrit ainsi : » l’Association fédérale Anthropoi promeut les conditions de développement des personnes, des initiatives et des institutions de l’emploi social anthroposophique dans leur travail pédagogique, curatif, thérapeutique et social. En tant qu’association professionnelle, nous les aidons à développer en permanence le niveau et la qualité de leur travail. » La seconde n’est rien moins que la World Goetheanum Association, qui se présente ainsi : « l’Association mondiale de Goetheanum a été fondée le 18 mai 2018. C’est un réseau de partenaires, composé d’entreprises, d’institutions, d’initiatives et de travailleurs indépendants. L’Association s’engage pour l’avenir de l’homme et de la terre sur la base de la dignité humaine et de la responsabilité. Ses actions sont basées sur la vision d’un monde juste. Le réseau de partenaires se considère comme faisant partie d’un mouvement qui cherche, promeut et met en œuvre une nouvelle vision globale de l’être humain. ». Bref, derrière ces jolis mots, on trouve l’une des branches armée du mouvement anthroposophique. Et pas des moindres, puisque son adresse est celle du siège du mouvement mondial à Dornach en Suisse…
Pour rappel, le mouvement anthroposophique est un mouvement ésotérique, spirituel, occultiste et pseudo-scientifique. Il fait l’objet de la surveillance de diverses institutions publiques dans de nombreux pays en lien notamment avec l’enseignement (Ecoles Steiner-Waldorf), la santé (Weleda, médecine anthroposophique), ou l’agriculture (biodynamie)*.
Viennent alors immédiatement en tête les questions suivantes : que vient faire la HEG, une institution publique à vocation universitaire financée par les contributions publiques d’un Etat et canton laïque aux côtés d’associations promouvant des pratiques et des idéologies spirituelles, ésotériques, pseudo-scientifiques et occultistes, le tout dans le cadre d’un enseignement dont la méthode, les pratiques et le contenu ont un lien substantifique avec l’anthroposophie ? La HEG valide-t-elle donc cette association avec de tels « partenaires » ? La HEG valide-t-elle donc cet enseignement ?
Encens et gong à la HEG
La problématique ne se limite malheureusement pas à l’association de la HEG avec des partenaires… peu recommandables. Elle s’étend donc au contenu même de l’enseignement du CAS en question. Mais cela va plus loin encore.
On pourrait – même si cela pique – tolérer, par faiblesse, paresse ou indifférence, que soit enseignée une méthodologie ou une « théorie » managériale (Théorie U) ne reposant sur rien de sérieux et qui représente le degré zéro de ce que les sciences sociales, décisionnelles ou managériales sont capables de produire. Mais cela pique parce que l’on peut attendre autre chose de la part d’une institution académique. Ce que l’on peut plus difficilement tolérer, c’est l’enseignement et l’expérimentation de pratiques spirituelles, voire religieuses durant un enseignement public et cela dans les locaux mêmes de la Haute Ecole. Or, c’est bien ce qui est pratiqué durant cette formation comme en témoigne les images suivantes tirée d’une vidéo sur Youtube (visible à la minute 0:49).

Voilà donc que l’on pratique la méditation de pleine conscience en cours et en classe ! Alors on peut se dire que la méditation, c’est sympa, cool et inoffensif. On peut. Mais c’est passer à côté du fait que les évidences empiriques qui démontrent son efficacité sont… pour le moins faibles et équivoques**. Bon, là encore, on pourrait dire que cela n’est pas un problème très grave, certaines universités forment bien à l’homéopathie…
Le problème est que la méditation, n’en déplaise à ses thuriféraires, n’est pas une pratique laïque, mais bien une discipline spirituelle et religieuse profondément associée au bouddhisme, même mis à la sauce néolibérale occidentale***. Et à ce titre, elle n’a rien à faire dans le cadre d’un enseignement public ! Car il ne s’agit pas ici d’étudier une croyance d’un point de vue académique, mais bien de la pratiquer et de la promouvoir ! Que dirait-on si un professeur de théologie protestante transformait son enseignement à la Faculté de théologie de l’Université de Genève en prêche et en invitant ses étudiants à prier avec lui ? On dirait qu’il y a un problème ! Et à raison.
La porosité du monde académique aux pseudo-sciences et au spirituel
Comment la HEG peut-elle justifier la délivrance d’une formation dont les racines, les fondements, la méthode et les objectifs relèvent du spirituel en étant de surcroît associée à des branches d’un mouvement spirituel, ésotérique, pseudo-scientifique et occultiste ? Nous ne sommes pas dans une approche pédagogique « innovante » et « bienveillante », mais dans le promotion de pratiques spirituelles et pseudo-scientifiques dans un établissement public, avec de l’argent public, dans un canton et un état laïque ?
L’enseignement académique public me tient à coeur. La HEG me tient à coeur, J’y ai enseigné comme intervenant vacataire et je le fais à ce titre toujours au sein de la HES-SO dont la HEG est une branche locale. Cela m’attriste de faire de tels constats et de formuler de telles questions pour une institution à laquelle je tiens.
Espérons que ce phénomène de plus grande porosité du monde académique aux pseudo-sciences et au spirituel reste circonscrit… Malheureusement, on a pas de signe très positifs allant dans ce sens à se mettre sous la dent…
Références :
* Il faut aussi relever le caractère profondément raciste de la pensée de Rudolf Steiner qui établit une hiérarchie des races dans sa « philosophie ».
** voir l’excellent podcast de Metadechoc qui a consacré plusieurs épisodes à la méditation de pleine conscience et qui met à disposition de nombreuses références scientifiques. Ou encore le site de Freebinder qui lui consacre pas mal de ressources.
*** Voir l’article de Freebinder.